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Lors du dernier festival de Cannes, le rédacteur en chef de Première, avait rencontré le réalisateur de P’tit Quinquin, la série qui commence ce soir sur Arte.

Dans le numéro de Première de juin, le rédacteur en chef  s’entretenait avec le réalisateur de cinéma Bruno Dumont qui fait avec P’tit Quinquin ses premiers pas en série. A l’occasion du début de la diffusion de celle-ci sur Arte, nous vous proposons de re lire cette interviewPremière : J’ai un problème avec P’tit Quinquin : je ne ris pas...BRUNO DUMONT : Alors oui, vous avez un problème, parce que j’ai tout fait pour que le spectateur rigole. Il y a du cocasse, du burlesque, un peu de sensibilité aussi. Mais je ne peux pas me battre contre vous. C’est comme la musique, certaines personnes n’aiment pas Mozart ou le baroque. C’est comme ça.Oui, mais ce qui me gêne, c’est que j'ai l’impression que vous riez de vos personnages.Mais c’est dingue de penser ça ! Comment voulez-vous que je sois contre eux ? C’est inadmissible, ça fait longtemps que je travaille avec ces gens-là. Je viens de là. Je les connais. Comment imaginer que je puisse me moquer d’eux ? Vous projetez votre position morale sur ce film… Ce que vous me dites, c’est que je suis un salaud. Bien. Que voulez-vous que je réponde ?C’est plus nuancé. Il me semble que vous filmez vos acteurs non-professionnels comme des freaks et qu’on doit rire de ça.Ouh la la, vous vous attendiez à regarder un documentaire ? Mais mes acteurs jouent ! Vraiment, j’ai passé un temps fou à caster les bonnes personnes. Ils ont répété, appris leurs textes, composé leurs personnages. Je n’ai pas posé mes caméras au hasard et enregistré les passants. Ce qui vous gêne, au fond, c’est l’effet de réel. Aujourd’hui, le cinéma est racé, beau, couturé. Moi je filme des gens qu’on croise dans la rue.Mais non ! Ce n’est pas le réel, c’est votre regard…C’est insultant. Ça me rappelle ce qu’on me disait à propos de mes acteurs au moment de la sortie de L’Humanité. J’ai travaillé avec Juliette Binoche et, pour moi, c’est pareil. Il y a de la chair, du sang. Je ne regarde personne d’en haut. Si je faisais ça, oui, je serais un salaud, mais ce n’est pas le cas. Mon regard est aimant.Quittons les acteurs. Un plan au début de la série montre un paysage avec un tas de fumier. Magnifique. Dans la salle, les gens se sont mis à rire…Moi, un tas de fumier, ça m’émeut, et c’est vrai, c’est un paysage typiquement flamand.Eh bien les gens rient des handicapés ou des ploucs comme ils rient de ce tas de fumier !Mais non ! Les gens ne rient pas à cause de P’tit Quinquin, mais parce qu’il renverse son bol ou parce qu’il parle de manière incompréhensible avec un morceau de pain dans la bouche. C’est tout. Le reste, ce sont vos fantasmes.Parlons de la structure narrative. J’ai pensé à la Bibliothèque verte et aux serials…Oui. Les gamins apportent ça. J’avais des moments burlesques avec les gendarmes, mais je voulais qu’on se repose aussi. Les enfants me permettaient de parler d’amour, de sentiments, de naïveté. Cette juxtaposition composait une orchestration ébouriffée mais sensible. Et le gendarme qui vous gêne tant, à la fin, je le trouve beau. Il m’émeut. La beauté, au fond, nous est acquise au fil du temps.En fait, vous êtes un humaniste…Puisque je vous le dis.Interview Gaël Golhen