Robert Redford dans All Is Lost
Universal

Le très beau film de JC Chandor revient ce soir sur Arte. Nous avions rencontré son interprète principal lors de sa sortie, en 2013.

"Pas de dialogue. Pas d'effets spéciaux. Dans All is Lost je ne peux plus tricher..." A l'occasion de la sortie du film de JC Chandor, en 2013, on avait rencontré la star ultime, Robert Redford. Alors qu'il est rediffusé ce mercredi soir sur Arte, retour sur une interview pas comme les autres.

Bonjour.
Bonjour. On ne s’est pas déjà rencontrés ?

Ah non.
C’est amusant, vous me rappelez quelqu’un...

Vous en plus jeune ?
Quoi ?

Pardon, c'était pas très bon. C’est juste que, quand j’étais ado, je voulais vous ressembler, être le Robert Redford des Trois Jours du Condor (Sydney Pollack, 1975). J’avais même acheté une veste qui ressemblait à celle que portiez dans le film.
Le blazer en tweed avec les pièces aux coudes ? Très seventies...

Précisément celle-là oui. Et c’est en le portant que j’ai compris que tout le monde ne pouvait pas être Robert Redford.
(Rire.)

Robert Redford dans Les Trois jours du Condor
StudioCanal

 

Je suis très sérieux. D’ailleurs, c’est l’une des premières questions que je me suis posées à la fin de la projection d’All Is Lost : pourquoi vous ? Pourquoi Chandor vous a-t-il demandé de jouer ce rôle ? En lisant le résumé, j’étais persuadé que le film serait un Jeremiah Johnson (Pollack, 1972) sur l’eau.
Ce qui n’est pas le cas. Les journalistes font souvent le parallèle mais, à mon avis, c’est une fausse piste, même si ce sont effectivement deux survivals et que la morale pourrait être que lorsque tout semble perdu, certains refusent de s’arrêter. Johnson combat les Indiens, le froid, la solitude, mais il se tient debout face à tout ça. Il persévère. Pareil pour le héros d’All Is Lost, qui continue, peut-être parce qu’il ne sait pas faire autrement. À part ça...

Robert Redford, magnifique dans la tempête d'All is lost [critique]

Le film m’a davantage fait penser à Des gens comme les autres (1981), dans lequel vous vous interrogiez sur l’instinct de vie et de mort chez des « gens ordinaires ». Un peu comme ici, non ?
Ça ne m’a pas frappé, mais c’est vrai qu’il y a de ça dans le film de J.C. et que l’anonymat du héros renforce cette dimension existentialiste. Cependant, honnêtement, je n’ai pas pensé une seule seconde aux films que j’avais réalisés pendant le tournage. Au contraire, j’ai très nettement eu l’impression de faire table rase, de repartir à zéro.

C’est ce que je voulais dire avec ma question : j’ai eu le sentiment que Chandor n’essayait jamais de jouer avec votre mythologie.
Expliquez-moi ça.

Quand on voit votre film Quiz Show (1995), on fait tout de suite le lien avec Les Hommes du président (Alan J. Pakula, 1976), deux films qui critiquent le mythe américain. Dans L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (1998), c’est le Redford libéral et écolo qui se retrouve derrière et devant la caméra. Ici, en revanche, vous semblez ne rien garder de votre filmographie. Si je dois caricaturer, je dirais que j’ai l’impression qu’avec Russell Crowe le film aurait été presque identique.
Hmmm... Je vois. J’amène forcément Robert Redford dans chacun de mes films, mais c’est tout. J’ai toujours pensé que les critiques n’ont pas assez remarqué à quel point j’ai sans cesse cherché à interpréter des rôles différents. Vous parliez de Jeremiah Johnson, film après lequel j’ai tourné Votez McKay (Michael Ritchie, 1972). Or on ne peut pas trouver deux personnages plus opposés. Puis j’ai joué dans Nos plus belles années (Pollack, 1973) avant de faire Gatsby le Magnifique (Jack Clayton, 1974). Vous voyez un rapport entre tout ça ?

Une certaine idée de la contre-culture 70s, un lyrisme engagé et une certaine classe...
Peut-être. En tout cas, c’est le travail des critiques que de mettre de l’ordre là-dedans. Dans ma tête, ça n’a jamais été aussi clair. Ce que je savais à l’époque, c’est que je souffrais d’être cantonné dans certains rôles et jugé uniquement sur mon physique. C’est ce qui m’a poussé à essayer des choses nouvelles, à brouiller les pistes. Quand je vais voir un film avec Clint Eastwood, je sais exactement à quoi m’attendre. Ce n’est pas un reproche, mais je sais à quoi ressemblera son personnage. Pour ma part, j’ai au contraire toujours cherché des trucs différents dans les films que je faisais.

Que cherchiez-vous dans All Is lost ?
La pureté. Pas de dialogues. Pas d’effets spéciaux. J’ai tout de suite aimé l’idée d’enlever tous les filtres, de ne plus pouvoir tricher et d’être en contact direct avec le spectateur.

Le jeu à l’état pur ?
Un peu. Quand j’ai débuté ma carrière, j’étais fasciné par deux formes d’acting : le mime et l’improvisation. J’avais l’impression que la base de ce métier était de faire passer des émotions sans rien verbaliser. Pour moi, ça constituait une forme d’art suprême. Raconter l’histoire par le corps et l’action. All Is Lost me permettait de revenir à ça. Ne plus avoir le filet de sécurité que constitue la parole m’a fait peur au début, mais quel plaisir !

Vous avez l’air exalté quand vous en parlez...
Lorsque J.C. m’a proposé le rôle – il m’a fait une présentation PowerPoint du film –, je l’ai interrompu au bout de dix minutes pour lui dire que j’acceptais. D’instinct, ça m’a paru évident. Ensuite, je ne lui ai rien demandé, je n’ai rien imposé sur le tournage. Ça m’a fait peur mais ça m’a aussi effectivement exalté. Peut-être parce que, comme vous le disiez, j’avais l’impression de revenir aux racines de mon métier.

Après avoir été longtemps absent des écrans, vous revenez en leading man, et seul. Mieux : vous tournez enfin avec un réalisateur primé à Sundance. C’est comme si vous boucliez la boucle.
Ça, ce n’est pas de mon fait. Les cinéastes primés à Sundance ne m’ont jamais rien proposé, J.C. a été le premier à m’offrir un rôle. Mais c’est vrai qu’avec All Is Lost, j’ai l’impression de remettre les choses à leur place. J’ai d’abord été acteur, puis je suis très vite devenu célèbre. À partir de ce moment-là, le choix était simple : soit je me répétais en faisant encore et encore la même chose, avec les mêmes rôles, soit je changeais de direction. J’avais besoin de savoir quoi faire de ce succès.

Dustin Hoffman et Robert Redford dans Les Hommes du président
Warner Bros. France

C’était un fardeau ?
C’est un bien grand mot, mais oui, il faut se méfier du côté obscur de la célébrité. Moi, j’ai tout de suite cherché à savoir comment l’utiliser à des fins plus humaines, plus créatives. J’ai fondé Sundance, j’ai essayé de faire émerger de nouveaux talents, j’ai lancé une chaîne de télé, j’ai milité pour l’environnement... Pourtant, récemment, je me suis rendu compte que je m’étais éloigné du coeur de mon métier.

Qui est...
Jouer ! Dans le sens la plus littéral du terme. Et c’est à ce moment que J.C. est arrivé avec ce film qui, dans son minimalisme, ressemblait à une mise à nu.

All Is Lost est étrangement insaisissable. On ne sait jamais s’il doit être vu comme une allégorie politique, une étude de caractère ou un pur survival.
La partie allégorique, je laisse ça au public et aux critiques. Si je dois voir une métaphore dans ce film, je dirais simplement qu’il évoque notre solitude existentielle. De plus en plus de gens se sentent seuls en ayant l’impression que les systèmes politiques se désintéressent d’eux. Ils sont confrontés à la famine, au désastre écologique, à l’angoisse du futur. Peut-être que le combat que mon personnage mène pour sa survie est un reflet de celui que les gens livrent pour leur survie au quotidien.

Là, c’est le Redford 70s, libéral et engagé qui refait surface...
J’espère juste qu’on percevra la subtilité du film. J’ai besoin de subtilité et notre époque en manque cruellement, surtout en matière d’art. Convenez avec moi que les films contemporains, surtout les blockbusters, ne sont pas très nuancés. Tenez, voilà. Vous qui me demandiez ce qui rassemble mes films, ce qui peut donner un sens à ma filmographie, c’est peut-être ça : la subtilité ou, en tout cas, la reconnaissance de la complexité du réel. Au fond, tous mes films parlent de l’Amérique, mais pas de l’Amérique vantée par les slogans d’après la Seconde Guerre mondiale, pas de l’Amérique des vainqueurs.

Cette fois-ci, c’est votre tour de m’expliquer...
J’ai des souvenirs très vivaces de mon enfance. J’habitais avec mes parents dans la banlieue ouvrière de Van Nuys, à Los Angeles, et les histoires qu’on me racontait à l’époque vantaient la grandeur de mon pays. J’ai grandi dans un univers repeint aux couleurs patriotiques : rouge, blanc, bleu. Ce qu’on tentait de nous faire entrer dans le crâne à l’époque, c’était que l’important ne résidait pas dans le fait de gagner ou de perdre mais dans la façon dont on jouait le jeu. Cependant, j’ai très vite compris que tout cela n’était que mensonges : ce qui comptait aux États-Unis était bel et bien de vaincre. C’est pour cette raison que j’ai voulu interpréter ou mettre en scène des histoires sur l’hypocrisie, les illusions, le mensonge. Mon pays refuse d’affronter sa complexité et préfère se bercer d’histoires simples et schématiques. J’adore les États-Unis mais je veux montrer la vérité, décrire ce pays tel que je le vois.

Mais, du coup, comment All Is Lost s’inscrit-il dans tout ça ?
D’un point de vue économique, c’est presque une aberration. Un film indépendant sans effets spéciaux et avec un seul acteur... Son côté minimaliste en fait quasiment un manifeste pour un cinéma pur. Et puis c’est une oeuvre qui réclame beaucoup du spectateur. Aujourd’hui, c’est rare de voir un projet à taille humaine qui ait une telle ambition.

Au fond, c’est votre grand retour à une certaine forme d’intégrité artistique.Je ne sais pas. Je ne le décrirais pas comme ça, mais oui, vous avez peut-être raison. Ce film m’a permis de me reconnecter avec quelque chose de profond.


Robert Redford : "Je n'arrêterai jamais de jouer ou de réaliser"