Mourir peut attendre Daniel Craig
Universal Pictures France

Cette fois, c’est fini. Avec Mourir peut attendre, Daniel Craig laisse son permis de tuer au placard. L’heure du bilan a sonné : fin 2019, on rencontrait le futur ex-James Bond et la productrice Barbara Broccoli.

Certains confrères, échaudés par de précédentes rencontres, le disaient bougon en interview, le sourire rare et le visage renfrogné, visiblement agacé par un cirque promotionnel auquel il ne peut échapper. Daniel Craig fait mentir sa réputation en cette matinée de décembre 2019, où la production de Mourir peut attendre – 25e volet de la franchise James Bond et son ultime apparition dans le rôle – a réquisitionné une partie d’un palace du quartier new-yorkais de Soho. Il a troqué son holster et son Walther PPK pour une inoffensive sa - coche en cuir, et porte un seyant costume cintré (il n’en aurait pas piqué sur le tournage, mais promet tout de même être reparti avec quelques artefacts bondiens, dont une paire de chaussures qui lui « va comme un gant »). Accompagné de la légendaire productrice Barbara Broccoli, qui aura supervisé trois acteurs dans la peau de Bond, il semble réellement ravi d’échanger avec la presse. Comme libéré d’un poids.

Est-ce l’idée d’en avoir terminé avec le rôle de sa vie, celui qui occupe 90 % de sa carrière depuis la sortie de Casino Royale, en 2006 ? Il n’esquive même pas quand on lui fait remarquer que ses déclarations contradictoires au fil des ans dessinent une relation d’amour/haine avec le personnage, qui semblait parfois l’épuiser : « Prendre l’engagement de jouer dans une saga pareille, ça veut dire s’éloigner de sa famille pendant les tournages. Et c’est tout à fait logique quand on fait un film, mais ça m’a coûté cher question vie privée. Ce sont des interrogations naturelles, sauf que parfois j’en parle en interview, et que je ne devrais pas. Ça n’enlève rien au fait que je suis immensément fier de ces cinq films. »

Assise à côté de lui, visiblement toujours fascinée par son pouvoir d’attraction malgré les années, Barbara Broccoli le regarde comme si elle était déjà nostalgique du plus beau jouet de sa collection. Elle parle d’un « formidable collaborateur qui a eu une grande influence sur l’histoire de ce film » – comme des précédents d’ailleurs – et d’un homme « bionique », capable de reprendre le boulot quinze jours après s’être cassé la cheville en plein tournage (une bête histoire de perte d’équilibre lors d’une course-poursuite à pied). « J’ai eu un incroyable chirurgien, reprend Craig. Je n’avais jamais été aussi fit qu’en faisant ce film, même si j’ai dû bosser deux fois plus dur que lorsque j’étais plus jeune pour me remettre en forme. Pourtant au fond, je savais que j’allais me blesser, parce que c’est inévitable sur un tel projet. Je ne pensais simplement pas que ce serait aussi méchant. J’ai été absent deux semaines et après un mois et demi, je courais à nouveau. Bon, maintenant j’ai plein de plaques en métal dans le corps. » (Rires.) La productrice et la star nous racontent Mourir peut attendre et leurs années Bond, qui sont aussi un peu les nôtres. Magnéto.

Mourir peut attendre : gun barrel, scène d’action… Le meilleur du Bond de Daniel Craig

Première : Daniel, qu’est-ce qui se passe dans votre tête alors que vous vous apprêtez à dire adieu à James Bond ? Vous êtes mélancolique? Tous ceux qui ont participé au tournage de Mourir peut attendre n’arrêtent pas de dire à quel point ils sont tristes de vous voir partir...
Daniel Craig : Oh vous savez, avec assez d’argent, on fait dire ce qu’on veut aux gens. (Rires.) Non, ce n’est pas de la mélancolie, plutôt une forme de tristesse et énormément d’émotions mêlées. Ce sont quinze années de ma vie ! C’est énorme. Mais je suis ravi qu’on ait fait ce nouveau film, parce qu’il permet de régler tout ce qui restait en suspens. Je crois que c’est la bonne façon de prendre congé. Qui sait ce qui va se passer… Mais j’ai l’impression qu’on a fait un film vraiment spécial et j’en suis très fier.

Barbara Broccoli : Je suis extrêmement triste de le laisser partir. C’est dur de voir la fin arriver. Et en même temps, tu as raison Daniel, je crois qu’on est tous d’accord pour dire que ce film est la conclusion qu’il fallait.

C’est amusant, car Mourir peut attendre ressemble plus à un commencement qu’à une fin.
BB : Dans quel sens ?

Il vous aura fallu quatre films pour déconstruire Bond et remettre en place tout le folklore autour du personnage. La seule chose qui manquait pour faire le lien avec les anciens films était l’omniprésence des gadgets, qui feront leur grand retour dans Mourir peut attendre… Tout semble être en place pour que 007 vive sa première vraie mission, à l’ancienne. Mais ce sera en fait le film où il tire sa révérence.
BB : Hum. Je ne vois pas les choses ainsi, je regarde les cinq films de Daniel dans leur globalité : toute l’idée derrière l’arc scénaristique était de faire évoluer le personnage, qu’il saigne, qu’il pleure... Bref, que ce type, très militaire à la base, cette machine à tuer pour le dire autrement, devienne un vrai être humain. Il a été amoureux, trahi, a perdu sa mère de substitution... Daniel a redéfini le personnage de James Bond pour le XXIe siècle, il en a fait un héros de son époque. Il lui a donné une vie intérieure qui n’existait pas, et on a beaucoup misé là-dessus.

DC : Quand j’ai accepté de jouer James Bond dans Casino Royale, j’ai dit à Barbara et à Michael G. Wilson [le coproducteur] que je ne pouvais pas ressembler à mes prédécesseurs. Déjà parce que je suis nul en imitation, et surtout parce que j’avais besoin qu’ils me laissent la liberté de l’interpréter comme je le sentais. Ça tombait bien, c’était ce qu’ils voulaient. À l’époque, on n’était pas obsédés par tous les codes classiques des Bond, même si je crois qu’on a réussi à les reprendre de manière très originale. Quand Sam Mendes est arrivé, notre premier réflexe a été de regarder les anciens films. On notait tout ce qu’on aimait. Et on a continué depuis, parce que ce sont d’incroyables sources d’inspiration. Par exemple, Vivre et laisser mourir revient en Jamaïque car c’est la maison spirituelle de James Bond. Donc commencer Mourir peut attendre là-bas était bien sûr un clin d’œil à ce film, mais aussi à Ian Fleming. On ne peut pas faire un James Bond sans apporter un peu du passé avec nous. Euh, je digresse, c’était quoi la question, déjà ?

BB : (Rires.) Disons que Mourir peut attendre est un vrai James Bond classique, mais avec un côté extrêmement contemporain grâce à la vision de Cary Joji Fukunaga [le réalisateur] : c’est frais, nouveau, edgy. Et il y a un style visuel très fort que lui et le chef opérateur Linus Sandgren [La La Land, First Man] ont développé ensemble.

Vous aviez depuis le début l’idée d’un fil rouge qui raconterait l’évolution psychologique de James Bond sur plusieurs films ?
DC : Quand on a eu fini de tourner Casino Royale, je me suis dit : « OK, c’est bon. J’ai passé un super moment, on a fait un super film. Allez, je file ! » (Il éclate de rire.) En fait, j’ai toujours eu derrière la tête cette ambition secrète de raconter une histoire complète en plusieurs films, si on nous donnait la chance de le faire. Et on a réussi, non ? 

BB : Totalement. Bon, après, on n’a pas fait de réunion pour tracer l’histoire des cinq films. Mais on sentait qu’il y avait quelque chose d’intéressant à développer avec l’approche de Daniel. Il voulait un Bond capable de montrer sa vulnérabilité, et on a monté la barre toujours plus haut physiquement comme émotionnellement. D’ailleurs, ce film est le parfait résumé de l’incarnation du personnage par Daniel.


Mais au-delà du personnage, que vouliez-vous vraiment raconter au fond ? Quelle était la thématique qui vous animait ?
BB : Je crois qu’on voulait célébrer l’héroïsme des gens qui font des sacrifices personnels pour le bien commun. Il ne s’agit pas simplement d’espions ou d’employés des services secrets, mais de personnes qui se mettent en danger en pensant aux autres avant de penser à elles. On vit une période où les problèmes et les difficultés sont partout, mais il reste quand même des gens qui mettent toute leur énergie à améliorer les choses. Et ça me fascine.

Les films James Bond sont toujours un reflet de la société. Qu’est-ce que Mourir peut attendre capte de notre époque ?
BB : Ça va être compliqué d’en parler sans déflorer l’intrigue. Je dirais simple ment que ces films existent depuis près de soixante ans, et qu’effectivement, à travers eux, on peut se faire une image précise du monde à chaque décennie. Celui-ci ne fait pas exception.

DC : Mais on ne capte pas forcément l’époque de façon consciente, ça se fait presque par osmose. On se refuse à mettre plein de références à l’actualité du moment, parce que je crois c’est le meilleur moyen de dater un film. Mais on est souvent en avance sur ce qui va se passer dans le monde. Ça arrive, c’est tout.

Je vais vous poser la question autrement : le méchant bondien doit mettre 007 en difficulté tout en ancrant le film dans la réalité. En quoi Safin, incarné par Rami Malek, est-il pertinent sur ces points ?
BB : Ah ! C’est toujours le grand challenge, n’est-ce pas ? On commence chaque film en se disant : « Quels sont les enjeux émotionnels et physiques par lesquels Bond doit passer ? » Et souvent, la réponse vient au moment de la création du méchant, qui doit également incarner les peurs de la société concernant l’avenir proche. On essaie toujours de trouver quelque chose d’original. Regardez dans le rétro, on a eu de tout : des méchants qui représentaient la cyberguerre, les fake news, les banquiers des terroristes… Cette fois, avec Rami Malek, on a trouvé un personnage tout à fait dans l’esprit de ceux que Ian Fleming imaginait. Safin est l’incarnation physique du pouvoir invisible pour le commun des mortels, mais qui manipule le monde depuis les coulisses. Le lien avec ce qui se passe aujourd’hui est évident... Son personnage fait vraiment froid dans le dos parce qu’il est persuadé de faire le bien. C’est un miroir de Bond. Et il le met dans la pire situation qu’il a jamais connue.

DC : Je ne sais pas comment on a réussi à imaginer un aussi bon méchant. Et Rami Malek joue ça avec un talent fou, il est fantastique. En plus, il a accepté le rôle un peu à l’aveugle, il ne savait pratiquement rien.

BB : C’est le seul acteur qu’on a approché. On pensait à lui en développant le personnage et on n’a proposé le rôle à personne d’autre.

Rami Malek : "Qui refuserait de jouer le méchant dans un James Bond ?" [interview]

Le Bond de Daniel a évidemment beaucoup évolué dans son rapport aux femmes, mais pas assez pour certains. Est-ce que les caractéristiques inhérentes au personnage, et notamment sa masculinité très affirmée, lui permettent d’être soluble dans l’ère #MeToo ?
DC : Pour vous dire la vérité, ça a été une longue discussion entre Barbara et moi. Comment gère-t-on la misogynie de Bond, qui fait partie intégrante du personnage ? Il a une attitude assez problématique envers les femmes. Mais ce qu’on a réussi à faire, du moins je le pense, est d’imaginer des personnages féminins incroyablement forts – et Judi Dench n’est pas la dernière – pour contrebalancer. On ne l’excuse pas, par contre c’est au public de décider ce qu’il pense de lui. Ce n’est pas à moi de le juger, c’est un personnage. Un personnage très intéressant puisqu’il est un héros mais aussi un humain profondément imparfait.

BB : Je crois qu’il a déjà radicalement changé. Les livres ont été écrits dans les années 50 et les premiers films sont sortis dans les années 60. 007 n’a plus rien à voir aujourd’hui! #MeToo et Time’s Up [mouvement contre le harcèlement sexuel fondé en 2018 en réponse à l’affaire Weisntein] ont eu impact incroyablement positif, et pas seulement à Hollywood. La société a évolué, Bond aussi. Il a toujours eu du mal à s’attacher aux autres, ça fait partie du personnage, qui s’est retrouvé orphelin lorsqu’il était enfant. Et vu son travail, il ne sait pas s’il sera encore en vie le lendemain. Durant l’ère de Daniel, les femmes ont pris beaucoup d’importance dans l’histoire et sont même devenues essentielles. Et dans Mourir peut attendre, on comprend que les relations amoureuses sont particulièrement difficiles, surtout pour lui !

Comment avez-vous choisi le titre ?
BB : Oh mon Dieu ! Les titres, c’est toujours une énorme galère. Mais là, l’histoire est rigolote : on avait pensé à des tas de choses intéressantes, sans vraiment trouver le truc qui résume le film sans trop en dire. Et un jour, je suis arrivée au bureau : « Je crois que je l’ai ! No time to die. »

DC : Quand elle l’a dit, ça a fait tilt.

BB : Je trouvais ça super malin, mais je me suis vite rendu compte que c’était le titre d’un film réalisé par Terence Young, que mon père avait produit dans les années 50 [parfois aussi appelé Tank Force en VO, et traduit en La Brigade des bérets noirs pour la VF]. En fait, je n’étais pas si futée que ça. (Rires.) Mais ça rendait le titre No time to die d’autant plus spécial... Parce que quoi qu’on fasse, mon père [Albert R. Broccoli, producteur historique des seize premiers James Bond] est toujours présent dans ces films. C’est son héritage.

Mourir peut attendre
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Le dernier James Bond d’un acteur est toujours compliqué. Vous diriez que celui-ci l’a été plus que les autres ?
BB : Non, pas forcément. C’est toujours un challenge, parce qu’on veut toujours faire un bon film! (Rires.) En tout cas, le fait que Daniel désirait que ce soit son dernier a poussé tout le monde à se donner à 200 %. Toute l’équipe s’est donnée au maximum. Elle voulait que ce soit un final mémorable.

Que s’est-il vraiment passé avec Danny Boyle, qui devait au départ réaliser le film? Et comment Cary Joji Fukunaga s’est finalement imposé?
BB : J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour Danny Boyle en tant qu’artiste mais aussi en tant que personne. On a travaillé ensemble pendant un moment et on a fini par en venir à la conclusion qu’on ne voulait pas faire le même film. Nos idées étaient trop différentes.

Il voulait tuer Bond ?
BB : Je n’en dirais pas plus. Mais on a géré cette séparation de façon très « adulte », et on est allé de l’avant. Il se trouve que j’avais déjà parlé avec Cary Fukunaga il y a des années. Il avait exprimé son envie de faire un James Bond. Comme il venait de terminer sa série Maniac, il était libre. Il a immédiatement aimé l’histoire qu’on voulait raconter et a tenu à la développer, étant également scénariste. On a tous adoré la façon dont il l’a abordée. Il avait une vision forte, ce qui est toujours la caractéristique principale d’un réalisateur de Bond. Et il avait des idées géniales pour les scènes d’action, ce qui est très compliqué puisqu’il faut toujours les justifier par l’histoire, tout en faisant mieux que les films précédents. Un sacré cahier des charges, vu ce qu’on a déjà accompli par le passé.

Et le futur de James Bond alors, j’imagine que ça occupe une bonne partie de vos pensées ? Certains estiment que 007 doit être un homme noir, d’autres une femme… Où en êtes-vous de tout ça ?
DC : Eh, je ne suis pas encore tout à fait  parti !

BB : (Rires.) Je crois qu’il doit rester un homme, je l’ai toujours dit. On doit imaginer d’autres histoires pour les femmes. Des histoires sur des femmes, pour des femmes. Faire jouer à une femme le rôle d’un homme, ça ne m’intéresse pas. Mais sinon, je reste totalement ouverte sur l’acteur qui sera le prochain James Bond. Ça pour- rait être n’importe qui. La seule contrainte qu’on se fixe, c’est qu’il soit Anglais ou du Commonwealth. Heureusement, je n’ai pas à y penser pour l’instant, je reste focalisée sur Mourir peut attendre. Je crois que je suis toujours dans le déni... C’est un problème pour un autre jour. Daniel Craig est toujours James Bond pour moi.

C’est plié, vous n’arriverez pas à le convaincre d’en faire un autre ?
BB : Je crois que ce film parlera de lui-même.

Donc mission accomplie, Daniel ?
DC : Oui. Indiscutablement. Écrivez ça, ça me semble bien : indiscutablement !

Mourir peut attendre, le 6 octobre au cinéma.

Cary Fukunaga - Mourir peut attendre : "Il faut se méfier des clichés bondiens" [interview]