KriegSpiel : Soyons plus Debord que Madame Debord
Ceux qui ont vaguement entendu parler de Guy Debord sur les bancs de la fac se souviennent qu'il était Marxiste, théoricien communiste opposé à la bourgeoisie. Il est même allé jusqu'à joindre un mouvement nommé Socialisme ou Barbarie. Musique à nos oreilles.Plus communément, il est connu pour son ouvrage "La Société du Spectacle", une réflexion hautement pertinente sur les médias de masse et le capitalisme. Une bible de citations fabuleuse pour qui veut briller au sein d'un débat culturel.Debord n'est pas qu'un théoricien alcoolique à la mort absurde, il a aussi conçu KriegSpiel en 1977, un jeu de plateau presque confidentiel mais particulièrement intelligent. A l'image de son créateur. KriegSpiel est un mélange entre stratégie militaire et échecs, inspiré des théories martiales de Carl von Clausewitz.
Deux armées de force égale s'opposent, et le vainqueur est celui qui a réussi à détruire le groupe ennemi ou le priver de ses ressources. Il faut aissu penser à préserver ses lignes de communications et éviter de se faire isoler par des petits groupes qui prendraient notre armée à revers. Pour les curieux, une partie entre Debord et sa femme est d'ailleurs décrite dans l'ouvrage de 1987, "Le jeu de la Guerre", exposant avec recul le principe du jeu et ses mécaniques intimes. KriegSpeil est selon Debord "La dialectique de tous les conflits".Alexander R. Galloway et le collectif d'artistes et programmeurs RSG ont produit une version numérique de ce jeu fabuleux, en facilitant le calcul des lignes de communication, tout en conservant le mode deux joueurs original. Pas de partie contre l'ordinateur, mais obligatoirement un autre joueur humain en face de vous. Le concept de KriegSpiel est respecté dans ses moindres détails, jusqu'aux pions et topographie de la carte. Mélange efficace entre 2D et 3D, cette production indé est à la hauteur de l'original.Qui plus est, ce remake est gratuit.Malheureusement, dans un monde où les ayant-droits se disputent les royalties sur les tombes des géants, le matérialisme reste le plus fort. La veuve de Guy Debord a ainsi, par l'intermédiaire d'un procureur, mis RSG sous le coup d'une ordonnance de cesser et s'abstenir.Quelle ironie de voir la production d'un Marxiste assimilée à toutes ces valeurs bourgeoises qu'il conchiait.
KriegSpiel fait indéniablement partie de l'héritage culturel de Debord, mais son aura et sa philosophie trouvaient ici une façon de se prolonger. Quand un homme écrit un texte fondateur et critique sur la religion de la marchandise, où la société du spectacle nous impose une vision unique de la vie à travers ses organes économique ou bureaucratiques, il y a quelque chose à en tirer. Ce qu'Alice Debord ne semble pas avoir fait.Museler la scène du développement indépendant pour une initiative désintéressée, au nom de la propriété intellectuelle, est le dernier outrage à l'oeuvre de toute une vie.Dépéchez-vous de jouer avant que le site ne mette la clé sous la porte, camarades joueurs.Pas besoin de guerres armées quand les batailles légales tuent la liberté de créer.- Via et Via -- Voir aussi l'actu du mag Jeux Vidéo.
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